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Biennial Conference Titre : Acadie, art et culture

Herménégilde Chiasson


1. Une culture de l'émerveillement

En 1604, je dis bien en 1604, l'Acadie est devenue, avec l'installation à l'Ile Ste-Croix, le premier établissement francophone en Amérique. Bien sûr il y eut d'autres présences précédemment et par après, mais il s'agit dans ce cas-ci du premier hiver. Un hiver définitif. C'est d'ailleurs ce que dit Samuel de Champlain quand il écrit qu'il est difficile de connaître ce pays sans y avoir passer un hiver. Hiver très difficile d'ailleurs puisque près de la moitié des 79 hommes qui accompagnent Champlain périront du scorbut, cette maladie étrange et mythique que l'on attribue désormais à un simple manque de vitamine C.

Il est assez intéressant de constater que la fondation de l'Acadie, en 1604, débute avec un certain souci de production culturelle qui va au-delà du genre de constat que l'on retrouve habituellement dans les journaux de bord que tiennent les navigateurs de l'époque. Les Muses de la Nouvelle-France de Marc Lescarbot, comme son titre l'indique a été publié en France mais écrit, en grande partie, ici. On y retrouve quantité de poèmes mais surtout le texte de la première pièce de théâtre jouée en Amérique du nord, le Masque de Neptune monté par Lescarbot lui-même au cours de l'automne 1606. En 1609, année de publication des Muses de la Nouvelle-France, il fait aussi paraître son Histoire de la Nouvelle-France, ouvrage où il fait le récit des "navigations, découvertes et habitations, faites par les Français aux Indes Occidentales et Nouvelle-France."

Champlain, alors qu'il est à Québec, Êfait paraître en 1632 Voyages de la Nouvelle-France occidentale dite Canada, un ouvrage où il fait relation de ses exploits de 1603 à 1629. On retrouve dans cet ouvrage des illustrations dont une représentation, sans doute fort agrémentée et plutôt fantaisiste, de son établissement de l'Ile Ste-Croix. Sans doute plus exacte sera celle de Port-Royal construite en 1605 et incendié en 1613 par Samuel Argall, représentation dont se sont servis ceux qui en 1938-39 ont entrepris d'en faire la restauration que l'on retrouve toujours dans le Lieu historique national du Canada de Port-Royal en Nouvelle-Écosse. Ce qui est fascinant c'est qu'il s'agit sans doute des premières images en relation avec le territoire mais surtout en relation, en symbiose presque avec le texte écrit. Ce qu'il y a d'extraordinaire aussi c'est que nous avons là des images dont la portée sémantique est sans doute, comme toujours, plus grande que le texte qui lui tient souvent lieu de légende ou de commentaire.

Puis il y eut un long silence, une longue absence. L'établissement de Port Royal où avait déménagé la colonie suite au désastreux hiver de 1604, sera abandonnée. Champlain rentrera en France d'où il reviendra fonder Québec en 1608. L'Acadie, elle, devra attendre le retour de Isaac de Razilly en 1632 pour retrouver une nouvelle vie et une direction dont l'anarchie lui nuira considérablement. Il n'y aura plus de production culturelle aussi notoire que celle que connut la colonie dans l'euphorie de ses débuts, de sa découverte de la culture autoctone ou de l'émerveillement devant une nature aussi foisonnante que généreuse.


2. Une culture de l'absence

Si l'on exclut la publication, en 1672, de Description géographique et historique des costes de l'Amérique septentrionale avec l'histoire naturelle du païs de Nicolas Denys et Relation du voyage du Port Royal de l'Acadie ou de la Nouvelle France de Dièreville, en 1708, il y a peu de documents qui nous donnent une vision personnelle et encore moins culturelle de l'Acadie sous le régime français. La conquête de 1713 et surtout la Déportation massive et la chasse à l'homme qui s'ensuivit n'ont rien laissé de significatif en ce qui a trait à quelque document ou témoignage qui nous donneraient une idée de l'ampleur de ce drame dont le sociologue Jean-Paul Hautecoeur a dit qu'il constituait l'an 1 de la nation acadienne. Même dans la mémoire orale où les Acadiens ont été si prolifique, il n'existe pas de production tenant compte du drame qui nous définit et nous obsède. Si ce n'est le compte rendu des officiers britanniques chargés d'éxécuter des ordres qui souvent leur déplaisent - ce sera le cas de Winslow - ou l'infâme correspondance de Charles Lawrence, il faudra attendre le milieu du 19e siècle, 1847 pour être plus précis, date à laquelle Henry Wadsworth Longfellow publie son poème Évangéline.

Ce qu'il y a d'intéressant c'est que cet ouvrage proviendra de Nouvelle-Angleterre, là même où s'était organisée la Déportation. Qu'à cela ne tienne Longfellow fera porter l'odieu du projet aux britanniques et son oeuvre, comme celle de Hawthorne d'ailleurs, dont il est le contemporain et l'ami - et qui lui fournira même le sujet de ce poème - vise à donner aux États-Unis une vision littéraire nationaliste qui pourrait la départager de celle de l'Angleterre avec qui elle a en commun une langue dont la suprématie domine alors le champ littéraire.

Quoiqu'il en soit l'ouvrage sera reçu en Acadie avec l'authenticité de l'histoire officielle au point où la date de la Déportation, 1755, sera celle évoquée dans le poème. Même chose pour cette atmosphère pessimiste qui plane toujours sur une vision nationaliste et traditionelle de l'Acadie. Le clergé s'en mêla et vit dans Évangéline le modèle et le symbole d'une Acadie chassée du paradis terrestre, victime d'un martyr épouvantable et revenue d'un enfer inimaginable grâce à la protection divine car il est bien évident qu'une telle survie tient du miracle. Évangéline, l'oeuvre littéraire, sera donc centrale à la construction des fondements d'une mythlogie que propageront les grands orateurs du début du siècle, ceux qui seront les instigateurs de ces conventions d'orientation nationale où seront adoptés les grands symboles du peuple acadien que sont le drapeau tricolore de la France républicaine additionné de l'étoile jaune, l'hymne national Ave Maris Stella et le 15 août, jour de l'Assomption, comme fête nationale. Comme on peut le voir il s'agit là d'une mythologie fortement teintée de références religieuses mais qui se maintient de nos jours dans sa laicité, ce qui n'est pas sans créer un certain malaise. Le poème donnera lieu à toute une iconographie en provenance des États-Unis, iconographie qui donnera de l'Acadie une vision bucolique et romantique assez éloignée de la réalité que devait être celle de la colonisation au milieu du 18e siècle. L'oeuvre va aussi créer un personnage dont l'ombre s'étendra sur toute la production littéraire et culturelle acadienne, production qui devra se confronter à cette vision venue d'ailleurs mais qui eut l'avantage de proposer une version fictive d'un événement que personne ne songeait à contester à un point tel que l'histoire elle-même se verra absorber dans cette fiction. Il faut dire aussi que durant très longtemps, la production artistique jusque là et par après sera surtout le fait de l'oralité pour ce qui est de la littérature et de l'art naïf pour ce qui tient de l'iconographie.


3. Une culture de revendication

La fondation de l'Université de Moncton, à la fin des années soixante, va inaugurer en culture un discours tout à fait nouveau qui gravite autour de la modernité qui dans ce cas-ci n'est plus axée sur l'idée de progrès mais plutôt sur le rejet de valeurs ancestrales et traditionnelles qui ont marqué la pensée acadienne. Si jusque là l'on a eu tendance à mettre de l'avant une idéologie fortement dominée par le clergé, les jeunes qui feront partie de mouvement tels que le Ralliement de la jeunesse acadienne revendiqueront la mise au rancart des symboles traditionnels de l'Acadie. Cette attitude se vera renforcée par l'effervescence qui caractérisera le radicalisme des revendications étudiantes qui, en Acadie comme ailleurs dans le monde, vont marquer la fin des années soixante. Ce mouvement aura en Acadie des répercussions d'ordre juridique et politique telles que la tenue de procès en français et la revendication pour du bilinguisme à l'hôtel de ville de Moncton où se trouve l'Université et dont un tiers de la population est d'origine francophone.

L'Université va aussi donner naissance à tout un élan culturel, issu en grande partie de son corps professoral et relayé par les étudiants qui les entourent. Le trait principal de cette production, phénomène tout à fait nouveau en Acadie, tient aussi à la modernité des propositions qui y verront le jour. De cette génération de professeurs signalons Antonine Maillet, auteur de La Sagouine, sans doute l'écrivain la plus connue de l'Acadie contemporaine et qui fera le passage de l'oral à l'écrit. Si Maillet fit la majeur partie de sa carrière au Québec, il faut signaler qu'il y eut sur place des artistes tels que Claude Roussel, fondateur du Département des arts visuels, et Jean-Claude Marcus du Département des arts dramatiques. Des théâtres, des associations d'artistes, des maisons d'édition, des galeries d'art et plusieurs autres organismes dévoués à la création, à la production et à la diffusion artistques viendront compléter la vision d'une génération gravitant en grande partie autour de l'Université de Moncton et dont le radicalisme a souvent fait figure d'entreprise de rattrapage avec le reste de la francophonie.

Cette production s'inscrit dans l'élaboration d'un discours qui prend de plus en plus de force à mesure qu'il s'articule sur la place publique, phénomène également nouveau dans une Acadie où le pluralisme a toujours fait figure de malaise, de discordance ou d'exclusion. La romancière néo-écossaise Germaine Comeau est d'avis que l'occupation étudiante de 1968 marque la première révolte acadienne vécue sur la place publique dans un milieu où le clergé, comme au Québec d'ailleurs, a souvent été garant d'un pouvoir occulte, condamnant toute forme d'expression qui ne recourait pas à sa sanction. Si le Refus Global de 1948 marque le début de la modernité québecoise, les événements de 1968 à l'Université de Moncton seront sans doute le point de départ de la modernité acadienne, modernité qui s'affirme dans un bri avec la tradition mais aussi par une volonté d'ouverture et une assurance issue de la prise du pouvoir, en 1960, par un premier premier ministre acadien, Louis J. Robichaud, qui, au Nouveau-Brunswick, enclanche un vaste programme de réformes favorisant surtout les Acadiens de sa province et dont l'Université de Moncton sera, de son propre dire, sera l'élément le plus significatif.


4. Une culture de l'identité

Il y a présentement trois générations d'artistes en Acadie. Trois générations pour qui le renouvellement du discours a été un point central. L'on pourrait diviser ces trois orientations par les figures grammaticales que sont l'adjectif, le nom et l'adverbe.

Pour la première génération, celle qui me précède, il était en effet très important de qualifier tout ce qui se faisait comme production artistique de l'adjectif acadien. Il nous importait d'avoir du théâtre acadien, de la littérature acadienne ou de la musique acadienne. Le problème se posait lorsqu'on demandait de trouver et d'identifier cet élément, cette facture acadienne. En ce sens la tradition et la récupération d'une culture jusque là non documentée servira de repérage à une identité qui souvent, comme on s'en aperçoit maintenant, n'est peut-être pas si distincte qu'on l'aurait voulue ou qu'on l'aurait crue.

La deuxième génération, la mienne, s'est appliquée à consolider un nom. Comment donner à l'Acadie une identité qui lui permet de voyager, d'aller vers les autres sans se perdre dans l'exotisme ou les particularismes mais une identité qui s'articule plutôt sur une volonté de communication à l'échelle humaine. Le discours devient ici central car en plus de porter une identité, il se fait critique vis à vis la collectivité et permet d'articuler des revendications au nom de situations que l'on perçoit comme anormales, nuisibles ou complaisantes. Il devenait important d'être des artistes d'Acadie avant d'être des artistes acadiens. En ce sens la reconnaissance du territoire de l'Acadie devint l'une des priorités, le fait de reconnaître que si l'Acadie existe partout, il y a peut-être un endroit où elle existe plus qu'ailleurs et cet endroit, pour reprendre l'idée de l'historien Maurice Basque, serait l'endroit où elle a déjà existée territorialement.

La troisième génération d'artistes, celle qui me suit, travaille dans une toute autre perpsective. Bénéficiant de l'apport des deux générations précédantes, ces créateurs éprouvent beaucoup moins de doutes identitaires. Leur travail s'élabore non plus sur une inscription dans la tradition à partir d'une revendication de leurs droits et privilèges mais plutôt sur une manière de faire, une manière d'être acadiennement. Ils sont dans un rapport adverbial. Ils savent qui ils sont, cela ne fait plus défaut, et ils savent ce qu'ils veulent, cela ne fait plus problème mais surtout ils savent où ils sont et cela n'est plus une question. L'Acadie constitue l'une de leurs identités, identité importante cela va de soi, mais ils ne sentent pas qu'ils devraient s'y réduire, s'y conformer ou s'y isoler. Leur identité s'articule souvent sur cette Acadie mythique dont leurs grands-parents sont les porteurs et le combat pour la langue de leurs parents se voit souvent remplacer par une vision triomphaliste qui substitue la confiance aveugle à la paranoia néfaste qui les as précédés. Tout compte fait leur vision n'est pas différente de celles que l'on rencontre ailleurs, une vision qui fait de la génération Y à laquelle ils appartiennent, une génération où les valeurs intimes et familiales sont plus importantes que le carrièrisme, le combat social ou les débats idéologiques.

Ces trois générations d'artistes ont été instrumetales à la mise sur pied d'institutions culturelles qui sont restées d'une grande fragilité et l'on se rend compte souvent que la pérénité de ces organismes demeure le fait de quelques individus dont le dévouement s'accomode plutôt mal avec ceux qui conçoivent le monde comme une entreprise fonctionnant de neuf à cinq. Encore là les trois générations ont développé des visions qui leur ressemblent. À la passion de la première génération a succédé le monde subventionné de la deuxième et l'implication journalière de la troisième. Encore là cela n'est pas nouveau et cela n'est pas plus évident chez nous qu'ailleurs mais cela risque de nuire considérablement à l'avenir d'une vision culturelle sans cesse menacée. À ceci s'ajoute une divergeance de points de vue avec un Québec devenu gestionnaire de la francophonie canadienne mais qui la gère souvent à la lueur de sa vision politique, de sa perception culturelle et de ses priorités économiques. Reste à savoir ce que l'avenir nous réserve mais à la lueur d'une histoire où le silence a dominé durant si longtemps, il serait préférable que l'Acadie continue de se développer hors-norme dans cette notion du "soul" pour reprendre l'expression des noirs américains dont la dépossession ressemble à celle qu'ont subi les Acadiens au 18e siècle.

D'un point de vue personnel j'ai toujours cru qu'il y avait entre les Acadiens et les noirs américains ou le peuple juif, pour ce qui est de l'errance apatride, des traits communs qui nous rapprochent et qui laissent à penser que nous pourrons accomplir de grandes oeuvres en autant que nous arrivions à nous sécuriser dans notre perception. Ce travail est toujours en voie d'éxécution et constitue selon moi le grand projet de société actuel du peuple acadien. Nul doute, si nous y arrivons, qu'il s'agira là de notre plus grande réalisation, celle qui nous fera résister à toutes formes d'assimilation culturelle qu'elles soient anglophone, états-unienne, québecoise ou française. C'est à ce prix que nous retrouverons pleinement notre appartenance à l'Amérique. Une expérience américaine unique et nécessaire à la finalisation de l'immense casse-tête de notre présence francophone, de notre malaise historique et de notre culpabilité blanche sur la terre ancestrale des peuples autoctones où nous sommes arrivés, en 1604, au tout début de cette entreprise à laquelle nous avons, malgré tout et quoiqu'on en dise, énormément contribué.